Maffesoli et Sansot  MICHEL MAFFESOLI [à gauche]. 11111111, ©1011.1983

1 série TRI-X 36 poses exposée à la FNAC avec le clip auquel elle a servi [réalisé en banc-titre 35mm par Christophe Daube, IN CAMERA, sur le "Yonki time" de Tom Verlaine], à l'occasion de la présentation du livre "L'ombre de Dyonisos". 1986. Tirages : Eric Mulet, journaliste-reporter au journal Libération.

Texte de Michel Maffesoli pour 1011 : Esthétique et anomie.

"Excéder l'évaluation, la critique, le jugement moral. Tâche urgente et cependant bien difficile. Et pourtant au vu de ces clichés, mon "formisme" m'y incite une fois encore. Foin des prudences et des frilosités.
Le paradigme esthétique qui se met en place, "inactuel" pour les bons esprits, peut servir de révélateur aux diverses expressions de la société contemporaine. Celle-ci ne manque pas d'être anomique pour ce qui regarde l'injonction morale de la politique ou tout simplement les attitudes convenues ou de "bon goût". Mais peut-être s'agit-il de ce que dans la perspective dyonisiaque, on peut appeler un "immoralisme éthique", c'est à dire quelque chose qui est porteur d'une morale qui se crée collectivement et non pas d'une manière surplombante. Le propre de l'aisthésis est de reposer sur une expérience partagée. L'aisthésis favorise l'interaction. Certaines périodes sont optiques et suscitent les grandes théories, d'autres sont tactiles et suscitent du toucher. C'est là où cette déambulation nocturne rejoint le paradigme esthétique ;
elle est faite de toucher, de sensible, ou encore comme cela a été très bien dit "d'attraction sociale". Plus qu'une addition d'individus contractuellement et rationnellement liés, nous sommes confrontés ici à une de ces nouvelles tribus qui parsèment nos mégapoles contemporaines. On peut imaginer qu'il existe d'une manière quelque peu mystérieuse une conjugaison des sensibilités. Mystère : ce qui unit des initiés entre eux ! Néo-tribalisme versus société. Ainsi s'annonce l'importance de la relation, de l'expérience interactive pour la réalité sociale. Il y a un lien évident entre l'interaction et l'expérience ou la jouissance esthétique. Je veux dire par là que le sensible, l'intersubjectivité, tel un fil rouge parcours le corps social et lui assure la perdurance que l'on sait. Dans le hic et nunc de la rue de l'Ecole de Médecine, la réalité quotidienne est éprouvée comme celle d'un monde intersubjectif que je partage avec d'autres. La jouissance esthétique et le processus empathique sont essentiellement vecteurs de "virtu" : ils servent de ciment. Vertu quand tu nous tiens !
Un mot encore, pour courcircuiter les pensées convenues. Ce quotidien et cette esthétique n'ont rien à voir avec de l'individualisme ou du narcissisme. Il s'agit d'une différence qualitative : alors que ceux-ci mettent l'accent sur la monade et son pendant, l'association rationnelle, ceux-là le mettent sur le groupe et son ciment affectif. On le voit bien dans cette communauté moléculaire. Et l'on peut être fasciné par les relations microscopiques, les interactions des dyades et des triades qu'elle nous donne à voir, ou nous laisse à penser. Société secrète :
Et le voyeur dans tout cela ? Theorein : voir. Le photographe, le théoricien ? Peut-être. La mise en forme, le formisme nécessite connivence et complicité. Projection de mon propre moi. C'est le fait du génie et de l'homme du commun. Tout en prenant soin de faire remarquer que la banalité est avant tout lien d'expérience commune. Les "persona" de la scène nous y incitent, nous ne pouvons plus être des critiques, des contempteurs, mais bien des esthètes de l'existence. L'activité esthétique de l'acteur, du voyeur, du penseur permet de se détacher du moi pour se dissoudre dans l'objet. Aucune dualité ne peut plus nous en séparer. Vivre et monstrer le monstrueux. Michel Maffesoli, professeur à la Sorbonne, Paris, Janvier 1986."

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