MICHEL MAFFESOLI
[à gauche].
11111111, ©1011.1983"Excéder
l'évaluation, la critique, le jugement moral.
Tâche urgente et cependant bien difficile. Et pourtant au vu de
ces
clichés, mon "formisme" m'y incite une fois encore. Foin des
prudences
et des frilosités.
Le paradigme esthétique qui se met en place, "inactuel" pour
les bons esprits, peut servir de révélateur aux diverses
expressions de la société contemporaine. Celle-ci ne
manque
pas d'être anomique pour ce qui regarde l'injonction morale de la
politique ou tout simplement les attitudes convenues ou de "bon
goût".
Mais peut-être s'agit-il de ce que dans la perspective
dyonisiaque,
on peut appeler un "immoralisme éthique", c'est à dire
quelque
chose qui est porteur d'une morale qui se crée collectivement et
non pas d'une manière surplombante. Le propre de l'aisthésis
est de reposer sur une expérience partagée. L'aisthésis
favorise l'interaction. Certaines périodes sont optiques et
suscitent
les grandes théories, d'autres sont tactiles et suscitent du
toucher.
C'est là où cette déambulation nocturne rejoint le
paradigme esthétique ;
elle est faite de toucher, de sensible, ou encore comme cela a
été
très bien dit "d'attraction sociale". Plus qu'une addition
d'individus
contractuellement et rationnellement liés, nous sommes
confrontés
ici à une de ces nouvelles tribus qui parsèment nos
mégapoles
contemporaines. On peut imaginer qu'il existe d'une manière
quelque
peu mystérieuse une conjugaison des sensibilités.
Mystère
: ce qui unit des initiés entre eux ! Néo-tribalisme
versus
société. Ainsi s'annonce l'importance de la relation, de
l'expérience interactive pour la réalité sociale.
Il y a un lien évident entre l'interaction et
l'expérience
ou la jouissance esthétique. Je veux dire par là que le
sensible,
l'intersubjectivité, tel un fil rouge parcours le corps social
et
lui assure la perdurance que l'on sait. Dans le hic et nunc de la rue
de
l'Ecole de Médecine, la réalité quotidienne est
éprouvée
comme celle d'un monde intersubjectif que je partage avec d'autres. La
jouissance esthétique et le processus empathique sont
essentiellement
vecteurs de "virtu" : ils servent de ciment. Vertu quand tu nous tiens
!
Un mot encore, pour courcircuiter les pensées convenues. Ce
quotidien et cette esthétique n'ont rien à voir avec de
l'individualisme
ou du narcissisme. Il s'agit d'une différence qualitative :
alors
que ceux-ci mettent l'accent sur la monade et son pendant,
l'association
rationnelle, ceux-là le mettent sur le groupe et son ciment
affectif.
On le voit bien dans cette communauté moléculaire. Et
l'on
peut être fasciné par les relations microscopiques, les
interactions
des dyades et des triades qu'elle nous donne à voir, ou nous
laisse
à penser. Société secrète :
Et le voyeur dans tout cela ? Theorein : voir. Le photographe, le
théoricien
? Peut-être. La mise en forme, le formisme nécessite
connivence
et complicité. Projection de mon propre moi. C'est le fait du
génie
et de l'homme du commun. Tout en prenant soin de faire remarquer que la
banalité est avant tout lien d'expérience commune. Les
"persona"
de la scène nous y incitent, nous ne pouvons plus être des
critiques, des contempteurs, mais bien des esthètes de
l'existence.
L'activité esthétique de l'acteur, du voyeur, du penseur
permet de se détacher du moi pour se dissoudre dans l'objet.
Aucune
dualité ne peut plus nous en séparer. Vivre et monstrer
le
monstrueux. Michel Maffesoli, professeur à la Sorbonne, Paris,
Janvier
1986."
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