Maffesoli et Sansot  PIERRE SANSOT [à droite]. 11111111, ©1011.1983


1 photographie seule, prise dans un café de la place du Tertre, Paris, 1976.

Texte de Pierre Sansot pour 1011 : Cette photo que je considère en ce moment.  

"Je ne suis pas un homme de l'art, et cela compte.
Là comme ailleurs, il n'existe pas de naïveté, mais une compétence qui s'affine. Donc mes réactions sont, en un sens, peu intéressantes et fragmentaires.
De la photographie — ce que j'attends : non pas de l'astuce, de la perfection dans le fini, de la création dans le montage.
Un peu de l'inhabituel, l'insolite comme on l'a dit en 45 ou avec les surréalistes mais plutôt, mais davantage faire apparaître les choses telles qu'elles sont et telles que nous ne les voyons pas, ce moment où les choses ne sont ni belles ni laides ni banales ni prestigieuses — toutes transfigurées parce qu'elles se mettent à exister pour de vrai.
Sentiment bien prosaïque, bien réaliste... non si l'on consent à admettre que nous vivons si loin des choses, qu'elles nous atteignent que par ricochet, que ce qui domine en nous c'est un malaise dû à la "déréalisation". Ah ! comme nous sommes rassurés, comme le bonheur gonfle nos vaines quand une chaise ose s'affirmer comme chaise, quand un visage nous atteint avec ses cernes, avec son pif, avec son front têtu, avec un rien de niaiserie, quand un corps cesse d'être transparent et devient masse difficile à remuer, à enlacer, quand on sent qu'il faudrait un tremblement de terre pour ébranler le comptoir de ce bar.
Oui ! mais pourquoi un tel bonheur ? Serions-nous, nous, êtres fragiles fugitifs et frêles, obnubilés par la massivité ? Une hypothèse d'ordre psychologique n'est jamais invraisemblable et pourtant nous croyons que c'est bien autre chose. C'est qu'enfin quelque chose se donne à voir, quelque chose arrête notre regard et l'amarre : complétude du regard comme il y a une complétude de l'estomac. On peut avoir le regard creux ou plein comme on a l'estomac creux ou plein. Enfin rassasiés jusqu'à plus faim — continuer longuement, goûlument à s'abreuver de ces mains, de ce front têtu, de cette moue un peu bêtasse avec en outre la sensation d'en disposer souverainement (aussi longuement que l'on veut) ce qui n'est jamais le cas dans l'existence... ou plutôt dans la réalité c'est le processus inverse qui souvent se déclenche : une sorte de nausée devant la chair. La photo, du moins cette photo que je considère en ce moment, son énigme, c'est une solidité toujours sublimée, toujours supportable, jamais entachée de "facticité".
Mais si nous attendons de la photo (de cette photo-là), cette complétude, c'est à cause du peu de réalité des choses, devenues signes ou simulacres, ou encore minées par le travail de taupe de la liberté ou encore se vaporisant par la distraction des hommes toujours ailleurs et incapables d'emplir l'espace qui leur est alloué.
Dans un monde autre où les objets ne seraient pas éléments d'un décor, où les êtres me feraient don de l'épaisseur de leur présence, cette photo de Pierre Rostaing me serait moins précieuse ; et soi-même on s'épaissit à la considérer avec attention.
Ce que je viens de dire s'appliquerait, semble-t-il, au premier plan, mais que dire de ce visage volontairement flou au bord de la photo et du fond du café, de cet homme pensif, dont je devine mal les traits, du garçon qui nous tourne le dos, de l'intervalle indécis qui nous sépare du comptoir ? Malgré les différences de plan, je ne crois pas qu'il y ait à proprement parler de vide. L'espace est solidement amarré par le visage de la première fille et plus loin par les manteaux, si solidement amarrés que rien ne risque de bouger, qu'il n'y a pas de creux menaçant. Bien au contraire, par le jeu de la distance s'instaure un relief qui donne encore plus de consistance à l'ensemble de la photo. Comme nous aimerions accomplir les quelques pas qui vont jusqu'au comptoir. Ce serait des pas qui compteraient, nous frayant avec peine un passage dans un espace peuplé avec des contours, avec des mises en garde, avec des objets qui retiendraient notre regard et notre marche. Pierre Sansot, Grenoble, Août 1978."        
>>> @11 <<<