PIERRE SANSOT
[à droite]. 11111111, ©1011.1983"Je ne suis pas un homme de
l'art, et cela compte.
Là comme ailleurs, il n'existe pas de naïveté, mais
une compétence qui s'affine. Donc mes réactions sont, en
un sens, peu intéressantes et fragmentaires.
De la photographie — ce que j'attends : non pas de l'astuce, de la
perfection dans le fini, de la création dans le montage.
Un peu de l'inhabituel, l'insolite comme on l'a dit en 45 ou avec les
surréalistes mais plutôt, mais davantage faire
apparaître
les choses telles qu'elles sont et telles que nous ne les voyons pas,
ce
moment où les choses ne sont ni belles ni laides ni banales ni
prestigieuses
— toutes transfigurées parce qu'elles se mettent à
exister
pour de vrai.
Sentiment bien prosaïque, bien réaliste... non si l'on
consent à admettre que nous vivons si loin des choses, qu'elles
nous atteignent que par ricochet, que ce qui domine en nous c'est un
malaise
dû à la "déréalisation". Ah ! comme nous
sommes
rassurés, comme le bonheur gonfle nos vaines quand une chaise
ose
s'affirmer comme chaise, quand un visage nous atteint avec ses cernes,
avec son pif, avec son front têtu, avec un rien de niaiserie,
quand
un corps cesse d'être transparent et devient masse difficile
à
remuer, à enlacer, quand on sent qu'il faudrait un tremblement
de
terre pour ébranler le comptoir de ce bar.
Oui ! mais pourquoi un tel bonheur ? Serions-nous, nous, êtres
fragiles fugitifs et frêles, obnubilés par la
massivité
? Une hypothèse d'ordre psychologique n'est jamais
invraisemblable
et pourtant nous croyons que c'est bien autre chose. C'est qu'enfin
quelque
chose se donne à voir, quelque chose arrête notre regard
et
l'amarre : complétude du regard comme il y a une
complétude
de l'estomac. On peut avoir le regard creux ou plein comme on a
l'estomac
creux ou plein. Enfin rassasiés jusqu'à plus faim —
continuer
longuement, goûlument à s'abreuver de ces mains, de ce
front
têtu, de cette moue un peu bêtasse avec en outre la
sensation
d'en disposer souverainement (aussi longuement que l'on veut) ce qui
n'est
jamais le cas dans l'existence... ou plutôt dans la
réalité
c'est le processus inverse qui souvent se déclenche : une sorte
de nausée devant la chair. La photo, du moins cette photo que je
considère en ce moment, son énigme, c'est une
solidité
toujours sublimée, toujours supportable, jamais entachée
de "facticité".
Mais si nous attendons de la photo (de cette photo-là), cette
complétude, c'est à cause du peu de réalité
des choses, devenues signes ou simulacres, ou encore minées par
le travail de taupe de la liberté ou encore se vaporisant par la
distraction des hommes toujours ailleurs et incapables d'emplir
l'espace
qui leur est alloué.
Dans un monde autre où les objets ne seraient pas
éléments
d'un décor, où les êtres me feraient don de
l'épaisseur
de leur présence, cette photo de Pierre Rostaing me serait moins
précieuse ; et soi-même on s'épaissit à la
considérer
avec attention.
Ce que je viens de dire s'appliquerait, semble-t-il, au premier plan,
mais que dire de ce visage volontairement flou au bord de la photo et
du
fond du café, de cet homme pensif, dont je devine mal les
traits,
du garçon qui nous tourne le dos, de l'intervalle indécis
qui nous sépare du comptoir ? Malgré les
différences
de plan, je ne crois pas qu'il y ait à proprement parler de
vide.
L'espace est solidement amarré par le visage de la
première
fille et plus loin par les manteaux, si solidement amarrés que
rien
ne risque de bouger, qu'il n'y a pas de creux menaçant. Bien au
contraire, par le jeu de la distance s'instaure un relief qui donne
encore
plus de consistance à l'ensemble de la photo. Comme nous
aimerions
accomplir les quelques pas qui vont jusqu'au comptoir. Ce serait des
pas
qui compteraient, nous frayant avec peine un passage dans un espace
peuplé
avec des contours, avec des mises en garde, avec des objets qui
retiendraient
notre regard et notre marche. Pierre Sansot, Grenoble, Août
1978." >>>
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